CORRESPONDANCES

Laurence Petit-Jouvet

Des femmes de la diaspora malienne, vivant à Montreuil en Seine-Saint-Denis, s’adressent dans une "lettre filmée" à une personne de leur choix, réelle ou imaginaire.

Des femmes de Bamako et de Kayes au Mali s’en inspirent ensuite librement pour réaliser à leur tour leur "lettre filmée".

Chacune était invitée à parler de son travail, chacune a saisi cette occasion pour dire ce qui est important pour elle. Toutes ont participé aux étapes successives de la fabrication de ces courts métrages, dans le cadre d’ateliers de création audiovisuelle menés en France et au Mali par Laurence Petit-Jouvet.

L’ensemble forme un film qui enjambe les distances, fait résonner ces voix qui expriment les frustrations, les passions, la résistance de ces femmes.

Production déléguée AVRIL, coproduction Arcadi dans le cadre de Passeurs d’images, dispositif d’éducation à l’image en Île-de-France.
Mali | France | 2010 | 58 minutes | Beta numérique | N° de Visa 127.024

à propos du film

CORRESPONDANCES

les personnages

Aoua Camara, Hawa Camara, Sorinfin Cissé,
Rokia Coulibaly, Fatouma Diallo, Aminata Diarra,
Aïssata Djénépo, Bintou Dembele,
Virginie Dembele, Madina Famanta,
Binta Magassauba, Oumou Niakaté,
Oumy Sy, Djangou Touré, Doussou Traoré.

Entretien avec Laurence Petit-Jouvet

- Comment est né ce film ?

L’idée de départ était d’offrir à des femmes maliennes de Montreuil, Bamako et Kayes au Mali, la possibilité de participer à des ateliers de création audiovisuelle que j’encadrerais. L’objectif était de réaliser des « lettres filmées » autour du travail. Dès nos premières rencontres, j’ai senti la force de ces paroles qui ne s’expriment jamais. J’ai compris que mon travail consisterait surtout à les faire émerger en me mettant à l’écoute au plus près de ces femmes, les incitant chacune à aller vers l’essentiel. Lorsque je leur ai soumis la possibilité d’adresser leur lettre à une personne vivante ou disparue, peut-être même à un être imaginaire, j’ai senti que j’ouvrais des portes et des fenêtres. A partir de ce moment-là, elles se sont emparées de la proposition pour puiser profondément dans leur histoire. Bientôt j’ai vu surgir des flots de mots, un immense besoin de dire. Le soir de l’avant-première à Montreuil, l’une d’elles a déclaré au public : « Dans ma lettre, je me suis autorisée à dire et à me dire ce que je n’avais jamais osé exprimer ». J’ai alors su qu’un but avait été atteint. Nous avions échappé aux images d’Epinal qui auraient fait de ces femmes « des Africaines » ou encore « des sujets de société ». Nous avions affaire à des personnes qui existaient devant nos yeux, pour et par elles-mêmes.

- Le choix de s’adresser à une personne inconnue ou disparue permet un anonymat qui produit un effet miroir.

Oui, cela permet aussi parfois de retourner aux origines, comme le fait Fatouma qui choisit de parler à sa grand-mère décédée avant sa naissance.

- Le film provoque une émotion intense. Vous avez pris le temps de vous immerger et d’offrir à ces femmes un espace de liberté où elles se racontent intimement devant votre caméra.

Mon idée était de leur ouvrir grand la liberté. D’abord, je leur ai dit que « le travail », qui devait leur servir de levier pour écrire leur lettre, pouvait être décliné de toutes les façons possibles : l'absence de travail, le chômage, l’exploitation au travail, les conditions de travail… mais aussi la passion pour un métier, l’espoir « d’y  arriver » par le travail, la possibilité de choisir un métier, ou pas… Ainsi cette thématique sociale et historique a pu s’incarner dans l’expression singulière de leurs difficultés, de leurs espoirs, de leurs rêves… Ensuite au Mali, lorsque j’ai montré aux femmes de Bamako et de Kayes les lettres de Montreuil, je leur ai dit qu’elles n’étaient pas obligées d’y répondre. Je voulais qu’elles soient aussi libres que les femmes de Montreuil qui, elles, avaient toutes démarré avec la page blanche. Chacune est donc partie dans son univers personnel, à l’exception, et c’est un joli hasard, des deux doyennes qui font le même métier : à la lettre de Hawa Camara, la médiatrice de Montreuil, Doussou Traoré, la médiatrice de Kayes, a choisi de répondre directement.

- Votre film donne la parole à une grande diversité de femmes. Comment s’est fait le choix des participantes ?

J’avais le souci de varier les profils, les classes sociales et les histoires. Je voulais qu’à Montreuil, il y ait la génération des femmes qui n’ont pas choisi de venir dans les années 70, leurs filles et leurs petites-filles nées en France ; et celles qui ont décidé de quitter le Mali pour venir vivre ici. Sorinfin, la femme de ménage, qui travaille très tôt le matin jusque tard le soir dans les bureaux, ignorait l’existence de ces ateliers audiovisuels. Je suis allée la chercher car je tenais à la présence de l’une de ces femmes que nous côtoyons tous les jours dans nos villes et nos métros. De même, je tenais à Oumy, cette cadre supérieure diplômée, femme brillante et intégrée de la jeune génération, qui se heurte à la discrimination dans les grandes entreprises françaises à cause de la couleur de sa peau.
Au Mali, je me suis liée à l’association « Image au féminin » qui était en train de mettre en place des formations audiovisuelles pour les femmes. L’association avait commencé à recruter des participantes et elle m’a présenté certaines d’entre elles, désireuses de réaliser une « lettre filmée ». A Bamako, les candidates étaient jeunes et possédaient un certain niveau d’éducation. J’ai donc voulu à Kayes travailler avec des femmes plus âgées et de conditions plus modestes.

- Correspondances est bien plus qu’un film d’atelier, il y a de vrais partis pris formels avec par exemple ce long plan - séquence fixe sur une balançoire.

La plupart du temps, les ateliers d’éducation à l’image menés dans les quartiers avec des habitants mettent moins l’accent sur le film abouti que sur le processus pédagogique et l’expérience vécue. Les durées de travail sont courtes, l’image est souvent faite par une personne qui n’a jamais tenu une caméra, il n’y a ni mixage, ni étalonnage… Le résultat final est en général visionné une fois ou deux, montré peut-être à un cousin ou une voisine et après la cassette reste sur l’étagère.
Dans ce projet, je souhaitais qu’au bout du chemin, il y ait du cinéma avec des enjeux formels et des moyens professionnels pour que le film puisse être regardé par un large public et porter loin la voix de ces femmes.

- Leurs mots deviennent des images et vos images font de leur lettre un récit. C’est votre regard de cinéaste qui se noue avec la matière de leur vie ?

Elles sont coauteurs du film. Je me suis tenue à travailler avec leurs récits et leurs mots propres respectés à la lettre. C’est le grain de cette parole, je crois, qui donne sa spécificité au film. Il est vrai qu’il m’a fallu trouver, en tant que cinéaste, la juste distance à cet objet partagé qui n’est pas totalement mien et que pourtant je reconnais comme l’un de mes films.
Pour construire les mises en scène, j’ai demandé quels étaient les choses, les lieux, les souvenirs et les moments qui étaient importants pour elles… Je voulais que la forme de chaque lettre soit inventée le plus librement possible en fonction de sa teneur et de la personnalité de son auteur. De fait, ce sont à chaque fois des écritures sobres qui sont imposées car elles correspondaient le mieux à ces prises de parole semblant surgir pour la première fois, à l’état brut. Le travail du montage a ensuite été dans le même sens, ce qui donne aujourd’hui au film une qualité de simplicité.

- Vous avez travaillé avec des équipes différentes en France et au Mali ?

À Montreuil, j’ai choisi de travailler avec la chef opératrice, Claire Childéric et l’ingénieur du son, Pascal Ribier. Au Mali, j’ai fait appel à Issiaka Konaté, un cinéaste chef opérateur burkinabé et à Benoît Bruwier pour le son. Pendant toute la fabrication des lettres maliennes, j’ai été accompagnée par la jeune réalisatrice Awa Traoré qui a été une très précieuse assistante pour traduire non seulement la langue mais aussi les sous-entendus culturels. Je savais que les directeurs photo, les lumières et parfois les caméras allaient changer d’un tournage à l’autre; j’ai donc voulu que la même monteuse, Matilde Grosjean, travaille en France et au Mali afin d’assurer une filiation entre toutes ces lettres aux écritures cinématographiques variées. En fin de course, il a fallu faire de ces missives éclatées un seul film et restituer par un dialogue fluide la cohérence qui se lisait dans cette expérience transcontinentale et multiforme.

- La musique s’entend également comme un pont entre l’Afrique et la France ?

C’est ce que nous souhaitions avec le compositeur Martin Wheeler qui est lui aussi venu au Mali pour rechercher matières sonores et musiques. Nous avons eu la chance de pouvoir enregistrer dans le mythique “Studio Bogolan” de Bamako, la voix de la grande griotte malienne Tata Bambo Kouyaté qui a tout spécialement écrit une chanson pour le film en l’honneur des femmes de Montreuil, Bamako et Kayes. Il a aussi enregistré cet instrument que j’adore, un tamani (tambour tenu sous l’aisselle) et encore un ngoni, joués par Yacouba Sissoko, l’un des musiciens du groupe de Toumani Diabaté.

- Le film présente des situations complexes, loin du simpliste rapport binaire entre le Nord et le Sud. Il témoigne d’une grande vitalité chez ces femmes d’Afrique à faire bouger les interdits et à prendre leur vie en main.

C’est la complexité du monde. Beaucoup de femmes maliennes considèrent que pour elles, la modernité est au Mali. Là-bas, la société bouge, les mœurs évoluent, comme partout. Alors qu’ici en France, lorsque les familles migrantes ont perdu contact avec leur région d’origine, lorsqu’elles sont isolées, mal accueillies par la société française, elles ont tendance à se recroqueviller sur elles, à se rattacher à des traditions qui n’ont plus cours au pays. Un exemple : alors que les femmes de Bamako choisissent leur mari depuis longtemps, le mariage forcé est en France encore trop souvent pratiqué. Hawa le dit bien : « Quand on pose ses valises ici, on sort des valeurs morales qui ne sont plus d’actualité là-bas, on s’y accroche à ces valeurs, parce qu’on n’a rien d’autre ! ».

- Avec Correspondances, vous poursuivez la réflexion autour de la migration entamée dans de précédents documentaires.

Le monde s’ouvre, la société devient chaque jour davantage multiculturelle : c’est une très bonne nouvelle ! Mais je ne peux pas bien vivre cette discrimination raciale à la française, qui ne se dit pas ou se murmure à mi-mots et qui s’éprouve tous les jours. Avec mes films, j’essaie de faire un travail sur l’altérité, sa réalité. Pour moi, c’est important politiquement.

- Question d’attention, de respect de l’autre ?

Je ne regarde les personnes que je filme ni d’en haut, ni d’en bas. J’ai besoin d’être à même hauteur et de partager avec elles cette aventure du film qui va nous lier et sans doute nous transformer. C’est pour cela que de longues amitiés sont nées de mes précédents films. Avec ces femmes de l’Afrique de l’Ouest, le fait de bien connaître leur culture, leurs traditions et leurs problèmes quotidiens; le fait aussi d’avoir passé beaucoup de temps avec elles, ont permis ces relations de confiance, de personne à personne, aux antipodes d’une fascination pour un quelconque exotisme.

- On est frappé par la dignité, la force et le courage de toutes ces femmes qui multiplient les emplois et travaillent bien plus que 35 heures.

Ah ça, c’est sûr ! J’admire le courage d’Aminata de Kayes qui risque gros en déclarant avec rage qu’elle travaille comme secrétaire bénévole depuis quinze ans. Lorsqu’un poste se libère, ce n’est jamais elle, pourtant compétente, qui est choisie et rétribuée, mais quelqu’un d’autre, une relation, un cousin… Sa lettre soulève une énorme pierre qui cache tout un système de corruption.

- Il y a une lettre particulièrement émouvante de cette jeune infirmière, Djangou, écrite à sa mère repartie au Mali, qu’elle n’a pas eu le courage de lui envoyer : « J’ai fait des études pour échapper à la vie que tu voulais pour moi… Je veux vivre ma vie de femme issue de l’immigration, Française, quoi que je fasse et quoi que tu penses... J’ai fait passer ma vision du bonheur… avant la tienne… », lui avoue-t-elle.

Djangou est formidable. Lorsqu’elle est venue me voir, parce que c’est elle qui m’a trouvée, j’ai croisé le regard d’une jeune fille assez renfermée, plutôt triste. Après avoir terminé sa lettre, Djangou n’était plus la même. Elle s’était déchargée d’un fardeau. Je lui ai dit : « Ta maman va peut-être voir ta lettre à la télévision au Mali… Tu y penses?». Elle m’a répondu : « Ça serait le destin ! ». En fait, sa lettre est une bouteille à la mer. Djangou parle pour toutes ces jeunes filles d’origine africaine nées en France qui ont tant de mal à rencontrer leur mère toujours ancrée dans les traditions.

- Cette reconnaissance de l’altérité demande d’accueillir le plus étranger, parfois le plus étrange. Comme cette femme Aïssata, qui nous met en relation avec une part de la culture africaine fantomatique très éloignée de notre rationalité occidentale.

Oui, elle fait le récit d’une légende qui raconte que dans le temps, une jeune fille vierge nommée Tapama Djénépo, fut enterrée vivante pour que la ville de Djenné soit délivrée des djinns et puisse prospérer. Il se trouve que le nom de famille d’Aïssata est aussi Djénépo et qu’elle choisit d’adresser sa lettre filmée à sa tante, elle-même appelée Tapama Djénépo, une femme au destin également exceptionnel. Quand Aïssata nous a annoncé qu’elle souhaitait écrire à cette tante pour lui dire combien son appartenance à cette lignée Djénépo de femmes courageuses l’aidait à vivre, quel cadeau pour le film !

- Correspondances sera bientôt vu en Afrique aussi ?

Le film a déjà une belle vie en Afrique. Il a été diffusé ou le sera bientôt sur les télévisions publiques du Mali, Sénégal, Bénin, Burkina Faso, Niger, Cameroun, Burundi, de Djibouti, de la Côte d’Ivoire… Le « Cinéma Numérique Ambulant » va également le faire tourner dans les villes et les campagnes d’Afrique de l’Ouest. Enfin, il a été sélectionné par Mobiciné, une ONG en train de mettre en place des diffusions par sponsoring sur mobylette dans Bamako et Dakar. Leurs motards-projectionnistes vont sillonner les quartiers avec Correspondances en proposant de petites projections, ici dans une école, là sur un marché… contre peut-être un cube Maggi ou une dose de Nescafé ! J’en fais des rêves. Enfin, j’aimerais qu’on entende, ici et ailleurs, que ce film parle de nous, êtres humains, que l'on soit maliens, français, iraniens, italiens…

Entretien réalisé par Gaillac-Morgue en décembre 2010

*Le film Correspondances a été réalisé en co-production avec Arcadi Île-de-France dans le cadre de Passeurs d’images, dispositif d’éducation à l’image en Île-de-France.







Parole d'une femme malienne ( auteure d'une "lettre filmée" ), à la réalisatrice, Laurence Petit-Jouvet :

"Tu ne peux pas savoir quel plaisir c'était pour moi !
Bravo pour ton film qui était léger comme une plume au vol, qui pourtant parle de choses difficiles, lourdes.
Du coup, tu nous as allégées ... ".
Fatouma







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Cinémas, associations, centres sociaux-culturels, régies de quartier, médiathèques, établissements scolaires et universitaires, prisons... s'emparent régulièrement du film pour organiser des projections commerciales (via CINEDI) ou non-commerciales. Pour tous contacts et l'organisation de ces projections, suivies parfois d'une rencontre avec la réalisatrice :

en DVD

Le DVD [ version sous-titrée français, version sous-titrée anglais & le livret ]
est en vente, disponible sur : dvd.filmsduparadoxe.com, laboutiqueafricavivre.com, fnac.com et amazon.fr














la presse en parle



"Une aventure humaine qui emballe nos coeurs de spectateurs, un hymne à la vie, un film généreux…" MEDIAPART

"Démarche singulière mais passionnante. Dès les premières minutes la réalisatrice captive son auditoire." BRAZIL

"L'émotion contenue dans leurs récits est à la mesure du prix à payer pour être libre..." POLITIS

"Toutes ces femmes sont magnifiques, intelligentes, lumineuses même quand elles sont en colère." LE CANARD ENCHAÎNE

"Des leçons de courage et de dignité qui défilent." LE MONDE

"Pudique et poignant. " TÉLÉRAMA

"Un ensemble cohérent et fluide, des échanges sincères et émouvants." LE PARISIEN



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générique



Réalisation : Laurence Petit-Jouvet Image : Claire Childéric, Issiaka Konate Son : Benoît Bruwier, Pascal Ribier Montage : Matilde Grosjean Musique originale : Martin Wheeler, Tata Bambo Kouyaté, Yacouba Sissoko Mixage : Jean-Marc Schick Etalonnage : Herbert Posch Traduction de la version anglaise : Linda Vignac Production déléguée : Avril Coproduction : Arcadi Île-de-France (France) et Image au féminin (Mali)

PRODUCTION / DIFFUSION :

Canal France International, Association Avril, Arcadi Île-de-France, Image au féminin



PARTICIPATION :

L’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances – l’Acsé – Fonds Images de la diversité, le Ministère de la Culture et de la Communication dans le cadre de “2008, Année européenne du dialogue interculturel”, Culturesfrance, la Région Ile-de-France, le Conseil Général de la Seine-Saint-Denis, la Ville de Montreuil, le Centre Culturel Français de Bamako, la fondation Fact (French American Charitable Trust), Aigle Azur.









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